LE REPAS D ARGENT .
Pour Pierre Labrot.
Et maintenant nous sommes en 1983 , le film que vous pouvez voir en ce moment montre vos ombres animées du mouvement de la vie ,
attirées comme des mouches par le miel de voir : son « repas aluminium » qui fut installé aux Beaux Arts .Repas qui n’en était pas un, le repas d’argent présentait l’image d’un beau dangereux, d’un immangeable dont il mangeait tous les jours.
Il se donnait lui-même à voir , ce jour là , à un cannibalisme ordinaire , on vient consommer l’artiste, et l’artiste s’’exhibait à coté de son repas d’argent , en chemise et nœud papillon , mangeant d’improbables nourritures, Convive de Pierre .Les objets enveloppés dans l’aluminium , tasses, cuillers, table, sol, et même un projecteur enveloppé, devenu image, comme les autres, et qui regardait les visiteurs, leur posaient tel le sphinx la question inusitée : qu’est ce qu’on mange et qu’est ce qu’on regarde.
La consommation de l’œuvre d’art ne la détruit pas, disait Hegel . Le philosophe trouvait là une exposition parfaite et littérale de son problème. Même les concepts (qui se perdent et meurent eux aussi) un jour ne nous parviendront plus que sous forme d’images.
Repas où il y avait de la mémoire et de l’absence de toutes les choses mangées oubliées depuis le commencement du monde , où j’aurais peut être été la seule si j’étais venue, à voir dans cet enregistrement se raviver des bouts de vie partagées .
Qu’il mettait des pommes de terre dans l’alu pour les cuire directement au feu , les rattrapait à la fourchette en métal , la patate qui brûlait les doigts, et qu’il y avait par terre des pièces de monnaie qu’il négligeait , comme si tout dans l’atelier n’avait de valeur que d’aller au creuset de l’image.
On n’oublierait pas la performance aux beaux arts de l’imputréfiable contre la vie répétitive , de l’immangeable mangeable , du mangeable immangeable .C’est l’image du devenir peintre , comment se nourrir d’un art qui est sien et qui n’est rien encore , et pourtant rend le présent et le passé immangeables au nom d’un futur , l’argent en est le signe futuriste . Yves Klein a jeté de l’or dans la Seine . Pierre Labrot nous a donné à manger un repas d’argent .
LE REPAS D AFFAIRE .
Ca se passe en Syrie, ce repas d’affaire , il y a 2012 ans, à peu près .Les peintres nous l’ont montré en un vibrant raccourci .Ils en ont fait pâture .Du récit de Saint Marc .
Un poète, après eux , écrivit en 1800 :
« Et le BAPTISTE , sa tête tomba , et gisait glorieuse , semblable à une écriture
Immangeable et inflétrissable «
Telle est l’image que Mallarmé plus tard reprendra encore , mais le Signe , l’envol de la tête , la courbe sanglante , Signe de l’Esprit , reste coincée , par lui , dans l’esthétique.
Hölderlin c’est l’ajustement , l’ajustement du concept et de la chose , du concret et du concept, du langage et de l’Histoire . C’est le Signe : une tête+ un sens.
La tête est posée sur un plat comme une écriture et qui nous regarde .
Des peintres ont montré les yeux du Baptiste qui suivent quelque chose, se renversent.
Un signe pur posé sur un plat .
En effet Jean Baptiste avait dit à Hérode.
Tu as épousé la femme de ton frère.
Autrement dit les femmes ne sont pas des objets de consommation comme les autres . Il y a des interdits .Mais Hérode est faible , sensuel . Quand sa fille danse devant les invités de son père qui se glorifie stupidement de sa beauté, il lui dit devant ses hôtes :- demandes moi ce que tu veux je te le donnerai, fût- ce la moitié de mon royaume .Salomé va voir sa mère qui lui dit de demander la tête du Baptiste. Salomé demande « je veux qu’on m’apporte tout de suite la tête du Baptiste sur un plat ». Ne pouvant se dédire devant ses invités , Hérode fait exécuter le Saint que pourtant il aimait , et sa fille reçoit le plat qu’elle exhibe.
Elle a produit quelque chose à quoi elle ne s’attendait pas : une image ,la chose- signe, et elle sera revendiquée par les artistes .Elle a trouvé sans le savoir , le Signe infini , et la posé sur la table cannibale. Immangeable et inflétrissable.
La première fois où j’ai vu quelque chose qui serait comme une écriture, une peinture et son signe , ,se passe rue Roger , à Paris 14éme , où Pierre Labrot nous montre une toile et j’éprouve ce ravissement d’une œuvre qui se refuse , dont je ne comprends pas les termes .En fait je n’ai encore jamais vu , rien après les abstraits , après Matisse. Je ne sais pas qu’il s’agit d’une écriture indirecte , d’une peinture sans pinceau , mais je le vois .
LE REPAS D ATELIER .
« ce jour où la Syrie perdant sa floraison était assiégée par les lamentations , par la grâce native accomplie en la disparition de ses enfants tués , et le Baptiste , sa tête tomba , et gisait , glorieuse , semblable à une écriture
Immangeable et inflétrissable .Et on pouvait la voir sur un aride plateau … »
Il est frappant que nous puissions voir aujourd’hui le nom de Syrie comme une écriture , c’est à dire comme un signe , posé à nouveau devant nous .
Ici le problème devient pour moi , pourquoi à un futur peintre ,un enfant né en Dordogne en 1937 ,pourquoi la question de l’art ne lui a pas été donnée sous la forme du désir d’écrire mais donnée sous une autre forme , visuelle .
Je n’ai que des réponses circonstancielles , qui proviennent de mes propres souvenirs, de son atelier de la rue Liancourt qui était une chose merveilleuse et indigeste. Où la peinture , le noir et les couleurs fondamentales se délayaient dans les assiettes ordinaires , violence faite au quotidien par qui largue les amarres .Un bateau ivre.
Donc les assiettes se mélangeaient toutes à la vaisselle des repas .Les tubes. C’était autant de la vaisselle que des outils .Ou il fallait repérer distinguer ou laver une casserole , des couverts , les extirper à toute cette sorcellerie , pour manger , le poulet, les pommes de terre qui revenaient invariablement .La table à manger était aussi table à peindre , et elle était peinte en noir une simple planche grumeleuse en agglo noircie.
La nourriture est habillée de nécessité, de culture et même de morale .Il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger .Elle s’habillait de peinture noire.
.L’atelier était l’image de ce que serait sa peinture plus tard , c'est-à-dire qu’elle serait à la fois concept et image. L’atelier était l’image mais sans encore le concept .
LE REPAS DU PERE RENTRE
J’entends bruire le papier chocolat .J’entends le tonnerre dans le ciel, son roulement différé , le bruit du tonnerre dans une simple assiette.
Le jour où votre père est revenu de captivité ,vous, ses enfants, aviez disposé pour l’accueillir deux assiettes devant chaque convive , comme pour un repas de fête .Mais il a refusé et il vous a dit de retirer la deuxième assiette .Qu’y a-t-il alors entre les deux assiettes ? Il y a soudain quelque chose , qu’il n’y avait pas, à quoi les enfants n’ont pas pensé .Il ya le ressenti du père .Son ressentiment .Quel est ce retrait, quel est ce sens . Il a été retiré. Quoi ? Du père. De la pensée.
Le signe du père , ça a ressemble à une écriture en langue étrangère. Tel un Signe pur et de sens nul ,dit Hölderlin dans Mnémosyne, se tient l’étranger dans la langue étrangère ,le père soudain étranger , à quoi , à deux langues. Deux assiettes.
La joie, est mise à côté d’ autre chose d’indéfinissable , une contrariété . Un malaise. Les enfants se sentent soudain coupables , d’être et de sentir autrement. Et même au fond de ne pas savoir. Ils ne savent rien. Ils sont ignorants.
C’est peut- être le rapt de Mnémosyne, la déesse . Le court circuit de la mémoire qui blesse le présent. Le retour de l’oublié. Blesse un homme et le ravit à lui-même . Le révulse , dans les images qui le traversent, dans la coupure .Des images sans concept.
Un père a le droit de ne pas donner ses raisons . Mais face à l’ampleur de ce qui est supposé , le doute vient que peut –être il n’a pas raison, ni « la « raison » , la loi , la mesure, ce qu’il est en train de dire , de faire , bien qu’il ne soit pas fou .Une raison est demandée .On demande une raison. On a commandé ce plat.
Car un père , c’est aussi la Raison .
Et par contrecoup , quelle part a donc la Raison, une Raison , dans ce qui s’est passé puisque les hommes étant raisonnables , sont responsables. Qu’est devenue la Raison dans toute cette affaire? est-ce qu’on s’en sort en retirant une assiette ? Est-ce qu’on peut se passer des concepts ? on ne sait pas que les concepts existent à cet âge , pourtant on les attend , comme d’une nourriture.
L’attente des enfants est vis-à-vis du père , et de la Raison .Et vis-à-vis de l’assiette , l’enfant réalise qu’il ne voit pas la même assiette , il n’y a pas vu, mis, ce que son père voit. L’assiette devient une image vide de tout concept. Sans raison. Sans mesure.
Le fils ainé deviendra célèbre pour son humour , au lycée Jacquard. Il jouera avec les concepts . Il se fera signe lui-même , d’une liberté, d’une raison qui se trouve, signe de lui et d’un autre, voire d’un tout autre , et ses élèves l’aimeront pour cela.
Un jour il tracera prenant les objets eux-mêmes comme pinceaux , des assiettes , des barres de fer , des planchettes de bois enveloppés de tissu, il portera des empreintes sur la toile , le vide , la couleur disposera elle-même ses valeurs du blanc au gris , en coulant toute seule .
Semblable à une écriture immangeable et inflétrissable . L’image de la tête de Baptiste écrit Roger Dextre traducteur d’Hölderlin , introduit à ce qui fait l’expérience ravageante de ce poème : l’extrême proximité dont la bonté ni l’esprit ne parviennent à écarter le risque , pratiquement physique , l’épidémie , la Peste ».
La guerre est entre vous .L’histoire est sur l’assiette. Immangeable. Imbuvable .Votre mère n’a-t-elle pas dit en voyant passer les Allemands sur la route qu’elle voyait depuis la ferme un jour de juin 44 : s’ils viennent jusque là il faudra leur trouver à boire. Elle nettoie les verres .
JEAN BAPTISTE OU LE PEINTRE
. Le Saint , dans le poème d’ Hölderlin , a été au bord du Jourdain comme un signe visible , visuel . Il fait signe . Telle est sa raison d’être et son savoir . « Pur cependant , se tenait Johannes , sur un sol sans attaches » . Le sol et la figure . Touchant à peine le sol. Tel il est vu ,ressenti par les autres, avant qu’ils comprennent . Avant la compréhension , là se trouve le peintre . Mais c’est dit . « Je suis la voix qui crie dans le désert » .Il vit dans le désert où Support et surface entrent en rapports dialectiques , union , opposition. .
Pierre Labrot pour cette Exposition , a pris explicitement la forme peinte de la lettre pour thème de ses toiles , thème de sa peinture. Dans ce lieu dit Musée du Montparnasse , où il rencontra Roger Pic , il a mis le Yodl hébreu et une lettre arabe , et les lettres du nom de Roger Pic et de son propre nom peint .Il dit que la Lettre sort du chaos pour exister.
L’écriture ne provient elle pas de la couleur posée par une main sur une paroi , de la terre sur de la terre , elle en sort et y retourne. Une différence de couleur. Dessinée , on sait qu’elle est le signe d’une pensée. La pensée émerge dans le chaos , sa première expression n’est pas la lettre mais le tracé , la trace , le dessin . Une main , une empreinte .Le dessin n’est pas encore la lettre , il lui préside , et il la précède. Il apparait que la première écriture a été dessinée sous forme de ronds , de bâtons, d’unités de comptes , l’abstraction d’un signe n’empêche pas qu’il ressemble encore à une chose réelle : le A serait la première lettre de notre alphabet car il est inspiré par la tète du taureau et ses deux cornes, le taureau qui a été la première source d’énergie domestiquée .
Jean Baptiste ou le peintre : en effet , n’allons nous pas dans les expositions avec cette hésitation , même notre posture dans l’espace augure de quelque chose d’inédit à nous-mêmes, il y a une question au peintre et du peintre au public .
Que venons nous chercher ? et cela ressemble à un baptême , en ce sens , car cette attente s’adresse à celui qui se tient dans son exposition . Que venons nous chercher ? de lui et de nous . Il les bénissait .Ils viennent se faire bénir. Ils viennent se faire exister. Propreté , purification , ablution. Il parle aussi , donne des conseils. Comment vivre , ici et maintenant , par exemple quand il dit aux Publicains : ne prenez pas plus que ce que vous devez demander ( ils collectent l’impôt) .Pureté cassante aussi parfois , du moraliste. Un peintre dit aussi le réel.Mais le signe est présent se tient dans sa différence avant toute compréhension . Comme une écriture , au sens où on a vu un jour de l’écriture avant de savoir lire et ecrire.
Jean Baptiste est au bord du Jourdain .On se doute qu’il se passe quelque chose , c’est de l’ordre de l’évènement . Il vient des sincères , des naïfs et des opportunistes , des Publicains. Tout le monde vient . Je suis la voix qui crie dans le désert. Il est la voix et le corps visible, il est maigre , ne touche pas terre, un ascète, habillé de poil de chameau , d’une ceinture de cuir .Il mange des sauterelles et du miel sauvage , il est entre Nature et Culture.
« Vincent van Gogh a pris l’eau de la nature pour la rendre à la peinture , mais à lui l’eau de la nature qui la lui rendra ?» , écrit Antonin Artaud .
Le peintre ou Jean Baptiste , associe la terre , l’eau , la lumière , le ciel , et lui-même dans son signe .La matière est là , la nature comme support. Le concept vient telle une suite de métonymies, dessinées , cernées par le trait .Il faut identifier . Un Sens .Ainsi arrivent les gens dans une expo , il se demandent ce qu’ils vont « voir » et s’ils vont « voir » ce qu’ils espèrent , s’il y aura pour eux, chacun , un « sens » , signe visible de leur monde , si le monde tel qu’il est va se rendre visible , en venant là chez le peintre , un peintre , ils se demandent si c’est un vrai peintre, et s’il peint le vrai , quelque chose d’eux, du réel.
La Flèche signe d’elle-même et de la peinture , l’image du sens , pas le sens même , est un des thèmes de ce travail de peinture , selon Pierre Labrot .La flèche qui vibre , va vers un but , image du temps et de son contraire , signe du temps et de l’immobile dans le mouvement.
La flèche , la pointe , signe du sens ,signe du social et de rien ,signe du signe , de son propre mouvement ininterrompu .Dans les couleurs pures , rouge ,bleu jaune , la signalétique de la flèche résoud le signe du primitifs dans le moderne et du moderne dans le primitif , signe et sens originaire et sans origine. La flèche revient dans l’habitat, la tente des indiens .
De même la Traversée de Paris en ligne droite qu’il fit en 1981 , c’était briser la rigidité de la structure, passer et faire passer un sens . Marcher et faire signe de la marche c’est de la peinture. Ou encore faire une Ligne Droite dans le paysage , comme il l’a fait en Dordogne, à travers les accidents infranchissables, c’est un grand risque, c’est un défi à ce qui est possible comme sens et marche , pour un homme dans le réel , l’ environnement , il devient Témoin de sa marche et de celle du sens.
Il y eut aussi les Bois flottés où la Peinture, les couleurs fondamentales furent mises sur un support , des minces troncs d’arbres ,comme des bâtons , pour être jetée à l’eau , dans la Dordogne ,ce fut « la peinture à l’eau » et il a rendu la peinture à la nature. Il se l’est rendue à lui-même.
Dans l’exposition de Montparnasse , les Lettres , font partie du chaos que pourtant elles organisent., La lumière semble y pénétrer , elle détoure le noir ou les couleurs , et parait venir de l’extérieur du tableau comme dans un vitrail. Seul le Yodl hébreu , laisse passer la Nuit à travers sa forme puissante , violente , c’est la lettre limite ,la lettre du nom de l’imprononçable , qui vient du nocturne et est irradiée par lui .Il y a aussi une Lettre Fauve , par la dissonance des couleurs , une lettre expressionniste , un « vitrail » expressionniste. La lettre arabe est une fixité qui bouge comme les étoiles , forme double, et recourbée du sabre , dans le scintillement des couleurs .
CE QUE NOUS APPELLONS LA PESTE
.
Ce que nous appelons la peste, sans d’ailleurs savoir qui en a parlé le premier ,« peste brune » - était ce Brecht ou un autre ?- est- ce dont nous parle Hölderlin à travers son Poème et son traducteur Roger Dextre ?
Roger Dextre relève que dans le poème Patmos , Hölderlin a en plusieurs versions relaté ce qui fait le fond de l’ expérience poétique .
Le premier vers pose le problème : « proche et difficile à saisir ,le dieu
je me disais cela quand un génie m’enleva ».
Patmos en effet se donne comme un récit où un homme est emporté , comme par un génie oriental, , dans le ciel .
Ce qui est l’état de la création. On se voit faire , au dessus de soi , à côté, c’est étrange.
« quand j’étais enfant , souvent un dieu m’enlevait à la férule des hommes“
L’artiste emporté ici , comme le fut l’enfant , éprouve quoi ? Un élan rapide .Qui l’enlève à lui-même.La rapidité serait la première fois que le génie se manifeste , le premier moment de l’élan créateur. Une bouleversante première fois. On est surpris de ce qu’on a fait , ça semble tenir tout seul . On est ravi.
Mais l’élan créateur ce n’est pas seulement la rapidité ,c’ est ensuite , la démesure .
La démesure est le deuxième moment de la création après la rapidité.
Une autre version dit en effet : l’entrainement du génie « plus démesuré » . Alors on peut se perdre on se sent aspiré par le gouffre, le vide et le trop plein de ce qu’on veut dire , on rivalise avec Dieu ,la création , avec le Tout divin .C’est peut être le vertige de l’œuvre qui se confronte à tout ce qui est et à tout le connu. L’esprit imagine l’œuvre totale , et ne peut la faire . C’est le péril. Il faut être secouru. C’est l’adolescence du génie.
« mais dans le danger croit aussi ce qui sauve »
Le dernier mouvement est dit « plus artistique » .
Etre secouru , c’est trouver son propre langage , et artistiquement , c'est-à-dire , que chacun peut prendre la parole dans ses limites personnelles , celles de son sens esthétique , gout , talent , celles de sa compréhension. Dans les limites de son propre génie , de ce qui lui est donné en propre.
Savoir ce qui est en propre est aussi difficile que d’apprendre ce qui est étranger.
C’est l’expérience des disciples à Patmos.
En tant que récit , Patmos relate l’enlèvement du poète par un Génie dans une course autour de la terre . Il découvre en volant les merveilles du monde , les fleuves et les jardins de ‚l Inde ,
les fleurs comme des tapis de pierres précieuses
L’expérience du vol , de l’enchantement comme dans un conte des 1001 nuits , débouche sur la nostalgie , un sentiment de pauvreté : il aperçoit Patmos et souhaite y descendre , car l’ile est pauvre et elle a toujours été accueillante à l’étranger , à sa tristesse .
Là le Christ est apparu pour la dernière fois , après sa mort ,aux disciples .
Et là , le poète qui s’identifie à eux, trouve une image fabuleuse , le Jour brisant de douleur ses rayons pour descendre de l’autre coté.
Les derniers rayons brisés , les disciples se retrouvent seuls , et en proie au deuil mélancolique, c’est la perte irréparable de l’Objet ,dira Freud . Ils ne pouvaient quitter la chaleur de leur patrie ni oublier le visage du Seigneur.
C’est alors qu’arrive dans le poème le mot de peste ..
„ cet amour tel un feu dans le fer leur était chose innée ,et comme une peste , l’ombre de Celui qu’ils aimaient marchait à côté d’eux .
Alors il fit descendre sur eux l’Esprit , et les orages de Dieu grondèrent , tonnant au loin , créant des hommes , tels les dents du dragon …
La peste c’est non pas le Christ mais son Ombre , la menace du Néant , de la perte du Sens . Après sa mort à lui et sa résurrection , c’est fini.
Tout cela a-t-il eu un sens ?
S’ils ne le transforment pas , s’ils n’y croient pas eux-mêmes et en eux-mêmes, il n’en aura pas .
Une peste , une angoisse. L’Ombre de l’Objet. Une peste , c’est la métonymie de la Crise. Le Christ a apporté la Crise , en venant et en disparaissant , la Crise , deux fois. Il leur faut maintenant penser , chacun , penser en parlant , en écrivant , tracer , pour s’arracher à l’affection mélancolique.
Ils vont marcher , et ils vont développer leur intellect , leur mémoire , en partant de ce qu’ils ont reçu , ils vont fabriquer leur compréhension , le Nouveau étant par définition ce qu’on ne peut comprendre immédiatement , tout de suite, ce qu’on a pas compris- mais qu’on finit à force de le ruminer ,de le regarder , comme la peinture d’un peintre , l’écriture d’un poète, par comprendre . ils vont fabriquer la Lettre , la forme qui va rester . Ils vont faire le Message , les Ecritures .Ils vont s’y mettre. C’est le troisième moment , « l’artistique » .
Chacun va trouver son style , la mesure pour lui d’un sens démesuré. Ils vont quitter leur pays , sa chaleur, ils vont se disperser . Poussés par l’esprit. Il vont fabriquer la Lettre .Avec le sable .L’énergie .
Hölderlin n’a pas synthétisé toutes les versions qu’il a données de Patmos.
Il nous les a laissées , en fragments. Sitôt qu’il eut compris le sens de l’artistique , il en a été presque abandonné , rendu muet .
« Mais le père aime avant toute chose
Que la fermeté de la lettre soit maintenue avec soin ; que de ce qui perdure soit rendu visible le sens profond et le chant allemand lui obéit »
Geneviève Huttin.
Ce texte a été composé a l’occasion de l’exposition de Pierre Labrot,Peintures au musée du Montparnasse , à Paris , entre le 15 et le 30 janvier 2012
L'intitulé de cette expôsition fut:"De Lascaux à Prigogine,ou un alphabet à Montparnasse".
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